2 avril 2020

DANS L’ABSURDE, SE FRAYER UN CHEMIN


Confins. Nous sommes acculés aux confins de notre système, mais nous sommes debout, bien éveillés. Nous avons le langage et les mots : nous sommes libres de créer nous-mêmes notre récit.
Celui qui débute maintenant.

 

Notre conscience est décuplée. Comme quasiment trois milliards d’humains sur cette planète, nous sommes confinés. L’enfermement produit ceci : nous bouillons. Nos pensées, nos émotions, nos trouilles bleues et nos indignations sont à leur paroxysme. Pour nous protéger, nous avons fermé toutes les portes. Et nous voici, du fond de nos abris, plongés dans le cauchemardesque. L’absurde :

Qui est en première ligne ? Les plus vulnérables, soldats meurtris et épuisés.

Qui risque sa vie ? Les plus malmenés de notre système déshumanisé. Les invisibles, l’armée de l’ombre : asservis, comme d’habitude.

Où se trouvent les munitions ? Nulle part. L’hôpital est une armée que nous avons déplumée.

Disposons-nous des matières premières nécessaires à notre protection et nos soins, pouvons-nous assurer un minimum nos arrières ? Non. La délocalisation à outrance a scié notre branche.

D’ailleurs, sommes-nous d’accord avec ce champ sémantique militarisé ? Non. Mais c’est trop tard. Tout miser sur la guerre et ses maux est pourtant un drame : nos âmes d’humains le savent bien. Absurde, donc. En plus d’être catastrophique, ce que nous vivons est absurde. La fracture est réelle, la plaie à vif. De toutes parts, le système dans lequel nous avons vécu jusqu’ici se craquèle. Ainsi, dans notre pays des droits humains, nous assistons à l’abandon total des uns au profit des autres. Alors que les petits sombrent, les grands voguent : c’est insupportable. C’est un comble, surtout, quand on réalise que c’est précisément l’infini petit qui a torpillé notre démesurément grand. Un virus contre un monde : le microscopique s’est insinué dans les moindres failles du grand, jusqu’à le paralyser entièrement.

Dans un entretien croisé réalisé en fin d’année dernière pour le magazine DarDard, Boris Cyrulnik et moi échangions ensemble autour de la notion de résilience. D’abord, il définissait le terme : « résilience part du sol : on dit qu’un sol est résilient quand, après un incendie ou une inondation, une autre forme de vie réapparaît ; quand la nature, la vie – lorsqu’elle existe – reprend une forme d’évolution. (…) Quand un groupe humain, même blessé, peut garder en tête un projet, un rêve de reconversion, de transformation, et les efforts qui vont avec – c’est-à-dire se retrousser les manches pour réaliser une partie de ce rêve -, alors on constate qu’une grande partie de la population reprend un processus de développement résilient. » Et puis, il expliquait : « L’entraide est nécessaire parce que seul, il n’y a pas de résilience possible. Les gens qui ne pourront ou ne voudront pas participer à ce processus de résilience vont se retrouver seuls. Les autres n’auront pas oublié la tragédie, probablement même qu’ils auront payé de leurs efforts, de leur santé, mais ils vont se remettre à vivre. »

Tout est lié. Tout est « nous ». Cette fois, c’est sûr : le « en même temps » d’Emmanuel Macron, défenseur en chef du modèle ultra libéral, a muté. Il est devenu autre, il est devenu nôtre, il est devenu « il est temps ». Il est temps, oui, que les solidarités magnifiques naissent en chaîne, il est temps que les invisibles récoltent plus que des applaudissements. Il est temps que le savoir-vivre de la société citoyenne éclate au grand jour, il est temps que s’allient les énergies : courage, empathie, entraide, organisation, veille, initiatives de tous poils et créativité salvatrice. Piégés par les mesures liberticides adoptées au nom de l’exceptionnel, nous allons avoir besoin d’elle : la créativité. C’est elle qui donne son sens à l’aventure humaine. Allons la chercher aux tréfonds de nous-mêmes. Fabriquons nos mots, pansons nos maux, interrogeons-nous encore sur nos façons de vivre et nos modes de consommation, demandons-nous ce qui nous apporte du sens, de la valeur, de la dignité. Passons au « faire ». « Faire » : un verbe impossible à confiner, par définition. Faire solidarité, faire citoyenneté, faire partage. Imaginons… Créons notre récit. Rien n’est absurde en matière de créativité.

Edgar Morin, dans une tribune* publiée dans Libération le 2 février dernier, écrivait ceci : « Il nous faut une pensée politique intégrative, laquelle a besoin du fondement où l’humain et le naturel ne sont pas seulement liés parce que se nourrissant l’un l’autre, mais où ils ont un tronc commun et sont présents l’un dans l’autre : l’humain n’est pas seulement dans la nature, la nature est à l’intérieur de l’humain, comme l’individu n’est pas seulement dans la société, mais la société est à l’intérieur de l’individu. » Être présents les uns aux autres. Dignes et créatifs. Résilients… Comme la Nature qui nous prouve chaque jour, depuis l’arrêt net de l’activité humaine, la faisabilité d’un tel projet : les dauphins reviennent rire dans les ports, l’eau de Venise se clarifie, la qualité de l’air s’améliore comme jamais.

Voilà. Dans la terreur absurde, nous sommes abasourdis. La vie, elle, simple et radicale, s’émancipe. Il faudra s’en souvenir, nous sommes tous d’accord là-dessus. Il faudra s’en souvenir quand nous serons sortis de nos abris, quand nous aurons pleuré nos morts, quand sera venue l’heure de crier au grand air les mots de notre nouveau roman. En attendant, depuis nos confinements, entraînons-nous à balancer des uppercuts, venus tout droit du cœur. Les seuls qui vaillent : des uppercoeurs.


*Les mots clés de la résilience : projet et solidarité, entretien réalisé par Eric Fourreau pour Dardard, novembre 2019
*En finir avec les malheurs de l’écologie, Libération du 2 février 2020

DAMIEN CAREME

Député Européen Verts / ALE**,
Président de l’Association Nationale des Villes et Territoires Accueillants.

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